Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

FACE AU SOLEIL, PEINDRE LA CATASTROPHE :  "DIDON CONSTRUISANT CARTHAGE" DE J. M. W. TURNER
FACE AU SOLEIL, PEINDRE LA CATASTROPHE :  "DIDON CONSTRUISANT CARTHAGE" DE J. M. W. TURNER
FACE AU SOLEIL, PEINDRE LA CATASTROPHE :  "DIDON CONSTRUISANT CARTHAGE" DE J. M. W. TURNER
FACE AU SOLEIL, PEINDRE LA CATASTROPHE :  "DIDON CONSTRUISANT CARTHAGE" DE J. M. W. TURNER
FACE AU SOLEIL, PEINDRE LA CATASTROPHE :  "DIDON CONSTRUISANT CARTHAGE" DE J. M. W. TURNER

ALLONS-Y VOIR !

 

Il était une fois un peintre qui eut le cran de se placer face au soleil et qui, dans l’éblouissement, fit paysage de la catastrophe en cours. Son nom ? Turner. Un anglais, maitre de dissolution, à qui l'on doit notamment l'œuvre "Didon construisant Carthage", que l'on regarde de plus près ensemble.

Avec

Pierre Wat professeur d'histoire de l'art contemporain a l'université pantheon-sorbonne

Anouchka Vasak spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle

Mathieu potte-bonneville philosophe et directeur du département culture et création du centre Pompidou

« Le plus beau créateur de mystère qui soit en art », disait de j. m. w. Turner le compositeur Debussy. C’est musicalement qu’il faudrait pouvoir parler de la peinture, afin de la laisser aller à nous a son rythme, sans rien forcer. Voici ce que savait admirablement gilles Deleuze, philosophe de la ritournelle et de la répétition, qui ne voulait surtout pas que le concept en impose a l’image. « Ce que la philosophie attend de la peinture, c’est quelque chose que seule la peinture peut lui donner », disait-il dans ses cours à l’université de Vincennes du printemps 1981, publies aux éditions de minuit sous le titre sur la peinture. C’est ce livre qui nous a donné envie d’y aller voir, puisqu’il dit cette chose un peu mystérieuse en effet que là où tout se dissout dans la couleur, la est la peinture qui est catastrophe. Mais quand on dit cela, on pense surtout au dernier Turner, celui des brumes et des éblouissements.

 

Alors pas si vite : rendons-nous aujourd’hui en 1815, pour regarder un tableau, didon construisant Carthage ou l'ascension de l'empire carthaginois, une huile sur toile dont le sujet est tire de l'Enéide de Virgile et qui n’a pas encore renonce a la composition néo-classique. Quelque chose s’élève, autre chose s’écroule, disons que c’est le commencement de la fin. Allons-y voir, avec nos deux invitées : Pierre Wat, professeur d’histoire de l’art à l’université de paris 1 pantheon-sorbonne, spécialiste du romantisme européen, qui a notamment signe pérégrinations. Paysages entre nature et histoire (hazan, 2017) et Turner le menteur magnifique (hazan, 2010) ; et Anouchka Vasak, maitresse de conférences en littérature française, dix-huitiemiste, qui travaille sur l’histoire de la météorologie et de sa perception, et a qui l'on doit l'ouvrage 1797. Pour une histoire météore (Alamosa, 2022).

 

DESAPPRENDRE LA TRADITION CLASSIQUE : D’UN TURNER A L’AUTRE

Peint en 1815, Didon construisant Carthage est un tableau « sur la crête » selon pierre wat. Nous sommes à l’apogee du premier Turner, c’est-a-dire celui qui est encore dans la composition néoclassique, comme en témoigne le schéma perspectif central de l’œuvre qui nous occupe. Néanmoins, ce grand tableau du premier Turner est également un tableau de transition vers sa deuxième manière, celle ou le mode de perception de l'ordre du diffus va prendre de plus en plus de matérialité, nous explique l’historien.

 

« Ce n'est pas quelqu'un qui oublie la tradition classique, il commence par l’ingurgiter pour ensuite la désapprendre de manière extrêmement méthodique [...] Turner est un peintre apocalyptique à certains égards, mais la catastrophe est chez lui un chaos fécond. Ce n'est pas du tout un artiste de la destruction, c'est un peintre du désapprentissage mais pour revenir à ce moment originel a partir duquel un monde peut surgir. il cherche à remettre les choses totalement en mouvement. » Pierre Wat

 

Didon construisant Carthage est un tableau d’hommage a Claude Gellée dit le lorrain, peintre français dont il a beaucoup vu les œuvres en Italie et en Angleterre. Le sujet en lui-même est ce que l’on appelle « un port claudien ». On retrouve également l’influence de celui qu’il considérait comme son maitre dans le manque de lisibilité des personnages principaux. Chez Claude Gellée dit le lorrain comme chez j. m. w. Turner, l’histoire ne se donne pas facilement.

A écouter : Virgile peut-il nous sauver ?

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/sans-oser-le-demander/virgile-peut-il-nous-sauver-5683215

 

Une méditation sur le temps et l'histoire

Didon construisant Carthage forme un diptyque avec le déclin de l’empire carthaginois, peint deux ans plus tard, en 1817, nous rappelle Anouchka Vasak. j. m. w. Turner avait en effet l’habitude de peindre ses tableaux en duo, avec l’apogee d’abord puis le déclin. « C’est un homme qui a une vraie philosophie de l'histoire, il est obsédé par la question de l'histoire et de la catastrophe », explique pierre wat. En témoigne le poème fallacies of hope qu’il a efrit toute sa vie, et dont le titre pourrait être traduit par « les désillusions de l’espérance ». Notons par ailleurs que, obsède par la question du temps, mais aussi de l’avenir, Turner va léguer la totalité de son œuvre a la nation britannique. Didon construisant Carthage est premier legs de son vivant a la nation.

 

La temporalité et l’histoire s’incarnent également dans cette œuvre d’une toute autre manière. En effet, du 5 au 11 avril 1815 en Indonésie, le tambora, un volcan javanais, entre en éruptions. Il s'agit de l'évènement volcanique le plus colossal jamais enregistre, produisant un bruit que l'on entendit à Sumatra a 2000 kilomètres et une pluie de cendres qui se vaporise dans la stratosphère, fait le tour du globe, avant de faire cran au rayonnement solaire. Un évènement qui n’est pas sans rapport avec l’œuvre qui nous intéresse, souligne l’historienne du climat Anouchka Vasak, puisque « des tableaux comme celui-ci, ou comme le canal de Chichester de Turner, représentent des ciels vraiment typiques des conséquences de l'éruptions du tambora ». Didon construisant Carthage est à ce titre un produit du mauvais temps, comme le célèbre Frankenstein de mary Shelley que l’écrivaine a écrit en 1816. Pour pierre Wat  les deux œuvres ont en commun la question de la sidération, « cet effet produit par la terreur qui nait de l'histoire vécue sur le mode de la catastrophe ».

 

À écouter : Frankenstein : genèse d'un monstre

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/grande-traversee-frankenstein-bienvenue-dans-le-monde-des-creatures-artificielles/frankenstein-genese-d-un-monstre-3791725

 

Grande traversée : Frankenstein ! Bienvenue dans le monde des créatures artificielles

« The Sun Is God », ou comment peindre l'aveuglement

 

Dans son ouvrage 1797. Pour une histoire météore (Anamosa, 2022), Anouchka Vasak explique que j. m. w. Turner est l’un des inventeurs d’un mode de perception de l’ordre du diffus. Son œuvre participe d’une nouvelle façon de représenter le monde qui s’élabore à la fin du XVIIIe siècle et qui le donne à voir sans contours, sans limites, sans frontières.

Pierre Wat estime quant a lui que « toute l'évolution de Turner jusqu'à la fin va être une façon d'intensifier cet effet lumineux d'aveuglement et d'arriver à des œuvres de plus en plus limites puisqu'elles mettent le spectateur dans cette espèce de paradoxe : une peinture qu'on ne peut pas véritablement regarder. » comment passer de la vue physique à la vue métaphysique a travers l’aveuglement des sens humains ? Cette problématique hante l’œuvre du peinte romantique et trouve son point d’orgue dans le tableau regulus, que Turner a réalisé en deux temps, 1828 puis 1837. Une œuvre peinte du point de vue du consul romain Marcus Atilius regulus, un homme auquel on aurait coupe les paupières, ce qui met aussi bien Turner que le spectateur dans cette posture d'aveuglement.

Intéressé par la chose scientifique, comme nous le précise Anouchka Vasak, j. m. w. Turner s’est intéressé aux nouvelles théories de la lumière de son époque qui mettaient en question celle de newton, la théorie dite corpusculaire, au profit de la découverte de la nature vibratoire de la lumière. Des problématiques que le peintre traduit picturalement, puisque son œuvre cherche à donner corps à la lumière, littéralement. « Ce qu'on constate matériellement dans la peinture de Turner, c'est que chez lui, ce qui est le plus informe dans la nature et le plus en matière dans la peinture », souligne en ce sens Pierre Wat.

A lire aussi : Les théories de la lumière

 

https://www.radiofrance.fr/franceculture/les-theories-de-la-lumiere-6046054

 

À lire aussi : les théories de la lumière

La peinture en feu ? Turner, Deleuze, et les incendiaires de l'art : l'intervention de Mathieu Potte-Bonneville, sociétaire de l'émission

Chaque semaine, une ou un sociétaire de notre académies de l'invisible nous alerte, en fin d’émission, sur un autre type d’image, en rapport ou non avec celle dans laquelle nous nous sommes promenés en long, pour nous donner des nouvelles de notre manière d’être au monde.

 

En fin d'émission, Pierre Wat et Anouchka Vasak sont rejoints par Mathieu Potte-Bonneville, sociétaire de notre académie de l'invisible, qui nous emmène dans les expériences des dernières fois, et des œuvres auxquelles elles peuvent donner lieu...

 

Bibliographie :

Pérégrinations. Paysages entre nature et histoire, pierre wat, hazan, 2017

Turner le menteur magnifique, pierre wat, hazan, 2010

1797. pour une histoire météore, Anouchka Vasak, Anamosa, 2022

Sur la peinture, gilles Deleuze, Edition préparée par David Lapoujade, éditions de minuit, 2023

À écouter : et maintenant ? 1797, le temps est à l’incertitude

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-cours-de-l-histoire/et-maintenant-1797-le-temps-est-a-l-incertitude-8548406

 

Les sons diffusés pendant l'émission :

Générique et musée imaginaire de pierre boulez, 1972

Frankenstein, Ortf, 1974

Extrait de Didon et Enée, henry Purcell, par les arts florissants

Extrait du cours de gilles Deleuze, 31 mars 1981.

Orage, d’Alexandre delano.

Extrait du film full métal jacket de Stanley Kubrick, 1987

 

Crédits photographiques et légendes

"Didon construisant Carthage ou l'ascension de l'empire carthaginois", j. m. w. Turner, 1815, National Gallery - Wikimédia Commons

"Regulus", Joseph Milord William Turner, peint en 1828 puis retravaille en 1837 "regulus", joseph Milord William Turner, peint en 1828 puis retravaille en 1837 - Wikimédia Commons

"Didon construisant Carthage ou l'ascension de l'empire carthaginois", j.m.w Turner, 1_&5, national gallery, Londres "Didon construisant Carthage ou l'ascension de l'empire carthaginois", j.m.w Turner, 1_&5, national gallery, Londres - Wikimédia Commons

"Port de mer au soleil couchant", Claude Gellée dit le lorrain, 1639, musee du Louvre" port de mer au soleil couchant", Claude Gellée dit le lorrain, 1639, musee du Louvre - Wikimédia Commons

"Le déclin de l'empire carthaginois", j.m.w. Turner, 1817, Tâte, Londres "le déclin de l'empire carthaginois", j.m.w. Turner, 1817, Tate, Londres - Wikimédia

POUR EN SAVOIR PLUS

Allons-y voir !  Une émission par Patrick Boucheron. Un rendez-vous pour analyser les images qui nous entourent et nourrir nos imaginaires. Patrick Boucheron, accompagne de spécialistes, lisent le visible et éclairent l'invisible.

4 épisodes • en savoir plus

Le dimanche, de 14h a 15h sur France culture

Un rendez-vous pour analyser les images qui nous entourent et nourrir nos imaginaires. Patrick Boucheron, accompagne de spécialistes, lisent le visible et éclairent l'invisible.

Nous vivons cernes d’images. Certaines nous agressent, d’autres nous charment, mais parfois, on ne peut plus les voir en peinture. Si l’on n’y voit plus rien, ce sont nos imaginaires qui s’appauvrissent. Et si l’on s’installait, une heure durant, dans l’une d’entre elle — tableau célèbre, photographie, chef-d'œuvre ou images pauvres du quotidien ?

Allons-y voir, pour comprendre ce qui nous regarde. il ne s’agit pas seulement d’histoire de l’art, ni d’histoire tout court, mais de tout ce monde d’histoires qu’on peut faire avec de l’art.

Patrick Boucheron tentera de mettre en mots ce qui fait image quand on ferme les yeux — exercice radiophonique s’il en est. autour de lui, des invites et quelques sociétaires d’une académie de l'invisible, pour nous donner des nouvelles de notre manière d’être au monde.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/allons-y-voir/face-au-soleil-peindre-la-catastrophe-didon-construisant-carthage-de-j-m-w-turner-1168423?at_campaign=culture_hebdo_session&at_medium=newsletter&at_chaine=france_culture

Venir à la maison de la radio

https://www.radiofrance.com/venir-radio-france

 

Radio France 116 Avenue du Président Kennedy 75220 - Paris Cedex 16

Standard de Radio France : 01 56 40 22 22 (du lundi au vendredi, de 8h30 à 19h30)

 

#artsetdivertissement #sciencesetsavoirs #artsvisuels #histoire #cultureetplus #turner #emissionAllonsyvoir #tableauDidonconstruisantCartage #museeduLouvre #patrickboucheron #peindrelacatastrophe #WilliamTurner #GillesDeleuze #PierreWat #AnouchkaVasak #MathieuPotte-Bonneville#

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :